« Les peurs ancestrales : mères des monstres »

Ce documentaire nous invite à découvrir nos peurs ancestrales ainsi que leurs représentations dans l’imaginaire et l’art occidental. Bien que celles ci évoluent avec les progrès des sociétés, ces angoisses résultent de questions existentielles, comme la création du monde la succession du jour, de la nuit en parallèle avec l’état de veille et de sommeil, ou encore les rapports à la mortalité.

De plus, les peurs ancestrales à l’origine de mythes fondateurs peuvent faire leur réapparition dans l’inconscient collectif, dans des sociétés en crise ou en proie à des désordres moraux. Ainsi, la femme monstrueuse et maléfique (comme le sont Tiamat, Méduse et Lilith, stars de ce documentaire) est la figure dominante du courant littéraire « fin de siècle », marqué par le manque de repères d’une élite blasée et angoissée quant à son devenir. La peur de l’avenir pendant les changements importants conduit à des courants millénaristes (qui attendent la fin du monde), et semble gagner aujourd’hui notre civilisation.

La première de nos peurs ancestrales à être examinée par le reportage est celle liée à la nuit, au sommeil et à leurs mystères. Les croyances ont peuplé cette période d’inconscience de divers démons, variant selon les traditions mais ayant comme point commun de vider les vivants de leur énergie vitale, comme les incubes et les succubes (démons respectivement masculin et féminin, représentations du désir inassouvi devenu monstrueux) ou les maras, qui s’installent sur la victime, lui provoquant des mauvais rêves ou la chevauchant toute la nuit.

Les premières représentations d’une divinité, donc d’une volonté de se rassurer face au danger du monde, est la mère universelle. Toujours exagérément généreuse, cette femme serait l’incarnation du cycle de la vie, donnant naissance avant de la reprendre dans un mouvement de renouvellement perpétuel.

Plus tard, dans les premières civilisations antiques, la dévotion se porte vers une force universellement masculine : le Soleil. Dans ces mythologies, apparaissent également les premiers monstres, notamment dans le mythe babylonien de la création du monde, dans un combat qui opposa le guerrier Marduk au serpent démoniaque Tiamat. Le monstre était de sexe féminin, et lorsque le glorieux mâle le (la) terrassa, il se servit de son corps pour créer le monde. Ce mythe fut ensuite repris dans de nombreuses cultures et donna naissance à toute une horde de héros terrassant des monstres, représentant la victoire de l’esprit sur la matière, du bien contre le mal.
La symbolique du serpent quant à elle est différente dans la culture occidentale car elle est entièrement négative, contrairement au reste du monde où elle est ambivalente. Cette mauvaise réputation remonte à la genèse, où le serpent, serviteur de Lucifer, tente Ève dans le jardin d’Eden et provoque la chute de l’humanité.
Les mythes de la genèse ont eux aussi un démon féminin primordial, Lilith. Lilith était la toute première femme créée par Dieu, dans la même terre qui avait servi à façonner Adam, alors qu’Ève, selon la tradition est issue du flanc du premier homme. Lilith fut bannie du jardin car elle refusa de se soumettre à la volonté d’Adam et prétendait être son égale et rejoignit les rangs des armées de Lucifer, incarnant la lubricité et la dépravation.
A peu près à la même époque, de l’autre coté de la Méditerranée des héros grecs affrontent également des démons femelles, la plus célèbre étant Méduse. Méduse était une jeune femme d’une très grande beauté, violée par Poséidon dans un temple d’Athéna. Celle ci, ne pouvant se venger directement sur son oncle divin, transforma Méduse et ses deux soeurs en monstres à la chevelure de serpents, les gorgones. Croiser le regard de Méduse changeait les mortels en pierre et vivait recluse dans une zone proche des enfers. Le héros Persée tua Méduse avec l’aide d’Athéna, en utilisant la réflexion du bouclier de la déesse en la décapitant (pour info, la blessure donna naissance aux enfants de Poséidon, dont le cheval ailé Pégase). Le mythe de Persée et de Méduse représente sans doute une initiation, dans lequel la découverte de soi par réflexion (les deux sens du mots sont étroitement liés depuis la pensée antique) conduit à la victoire sur les peurs irrationnelles.

Mais le monstre le plus répandu est le dragon, un lézard gigantesque, doté d’ailes et de la capacité de cracher du feu. Dans les traditions asiatiques, c’est un symbole positif, ils sont considérés comme « gentils », capables de prendre forme humaine et vivent dans des palais merveilleux dans le fond de la mer ou dans les nuages. Pourtant en Occident, le dragon est synonyme de démon, terrassé par l’archange Michel ou Saint Georges. Le combat du saint homme délivrant une ville païenne de l’emprise d’un dragon est un symbole de la conquête de la chrétienté, matant sans pitié les croyances païennes.

La peur de l’inconnu a également contribué à imaginer des êtres monstrueux dans des zones encore inexplorées. Les cartes anciennes montrent dans les régions encore inconnues des représentations de
monstres fabuleux. Christophe Colomb lui-même croyait fermement à l’existence d’humanités difformes, profondément différente et fut beaucoup déçu lorsqu’il découvrit l’Amérique. Les explorateurs suivants ne se gênèrent pas pour décrire des êtres bizarroïdes, pour entretenir leur légende.

Mais avec les progrès de la science et de l’exploration du monde, les peurs et donc les monstres qu’elles engendrent changent encore ; les créatures ne peuplent plus les contrées lointaines, mais nos propres communautés. Les loups-garous, hommes capables de se changer en animal suite à une malédiction ou à un pacte avec le diable, vivait durant le jour au milieu des humains et se transformaient la nuit venue en monstres sanguinaires. La peur du loup garou est contemporaine de celle de la sorcière, et les boucs émissaires victimes de ces hantises brulaient souvent côte à côte. Encore une fois, le coté animal de l’humanité étant divinisé dans les croyances païennes, la chrétienté l’a associé à une transgression de l’œuvre divine, et donc passible de mort.

La terreur de la créature surnaturelle proche de nous s’incarne également dans le mythe du vampire. Né dans l’Europe de l’Est au moyen âge, il se répand ensuite en Autriche au XIVème siècle et en Europe de l’Ouest au XV et XVIème siècle. Les manifestations de vampires correspondent souvent à des épidémies de peste, et est due à la méconnaissance des états cadavériques. La peur de la mort et la promesse d’immortalité offerte par l’état vampirique a enflammé les imaginations tout en restant monstrueuse par la transgression de l’état naturel, établi par Dieu. La transgression du vampire fait de lui un rebelle, tout comme Satan auquel il est associé, notamment dans sa crainte de la Sainte-Croix.
Le vampire a fait un retour en force au XIXème siècle grâce au roman de Bram Stocker, « Dracula, le mort-vivant ». Le public est fasciné par le prédateur que représente Dracula, libre, sans morale mais puissant et immortel. Le personnage de Dracula a été inspiré par Vlad II de Valachie, un prince roumain du Xvème siècle connu pour sa cruauté (pour plus de précisions voir la vidéo ??????? présente sur ce même site) et réputé boire le sang des victimes qu’il empalait par centaines. Stocker a également été inspiré par la Comtesse Erzebeth Bathory, aristocrate hongroise réputée se baigner dans le sang de vierges sacrifiées afin de conserver jeunesse et beauté. La folie sanguinaire de la comtesse n’est toutefois pas avérée ; sa fortune ainsi que ses liens avec la couronne de Hongrie a aussi pu conduire à un complot la discréditant et la condamnant à l’isolement.
Toutefois, l’émergence du roman et les avancées scientifiques confinent les monstres dans le domaine de l’imaginaire, sans pour autant cesser d’effrayer. La science elle même devient source de peur, notamment grâce à Frankenstein de Mary Shelley et à ses adaptations au cinéma. Dans « Létrange cas du Docteur Jekyll et Mr. Hyde » de Robert Stevenson, la science devient le théâtre de la réflexion sur la dualité de la nature humaine, à la fois indissociables et complémentaires, la tentative de séparation produite par le héros engendre un monstre et un homme bon sans raison d’être sinon d’arrêter sa part ténébreuse. Cette allégorie de la lutte entre les bas instincts de la nature humaine et les codes de la société victorienne a connu en son temps un vif succès de part sa liberté de ton ainsi que le caractère universel du tiraillement entre Jekyll et Hyde.
Le roman de Stevenson ouvre également un nouveau regard sur la genèse des monstres, qui seraient l’expression de nos désirs lorsqu’ils sont contrariés. Les monstres seraient à la fois le reflet de nos peurs et de nos envies mais aussi de notre réflexion sur notre humanité, notre mortalité et nos rapports au monde.
La dernière source de monstres semble aujourd’hui l’espace, avec l’apparition du phénomène OVNI et la promesse d’une vie ailleurs dans l’univers, qui semble encore dépasser les limites de notre imagination.

Ce reportage instructif permet de mieux comprendre la formation des mythes et légendes qui ont encore un retentissement aujourd’hui, que ce soit au cinéma (on a pas encore fini d’entendre parler de vampires, ni de monstres en tous genres) ou qui font partie de notre patrimoine culturel. Il ne nous reste plus qu’à nous questionner sur les monstres qui enflamment l’imagination de notre propre civilisation, que ce soient des envahisseurs extraterrestres aux cataclysmes apocalyptiques en passant par les conspirations gouvernementales et autres attaques de virus zombifiants. Les seuls monstres à devenir plus dérangeants avec leurs évolutions contemporaines sont sans doute les vampires et les loups-garous de Twilight, qui finissent châtrés sous l’influence d’une Amérique puritaine.

Sources

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