« Blade Runner 2049, l’avènement du film de S.F »

Blade Runner 2049 est d’après les premières critiques, un chef-d’œuvre d’inventions et de mélancolie. Trente-cinq ans après le premier film de Ridley Scott, le réalisateur québécois Denis Villeneuve se réapproprie la mythologie adaptée du romancier Philip K. Dick et livre un grand film futuriste, qui associe spleen baudelairien et beauté des effets spéciaux. Un film d’auteur né dans le giron du blockbuster. Sortie cinéma ce 4 octobre 2017.

Il y a 35 ans, le premier Blade Runner avait essuyé une véritable mise à mort critique et publique aux États-Unis. Les Américains, sans doute encore sous le charme de Star Wars, ne s’étaient pas rués dans les salles. L’accueil en Europe et en France, à l’inverse, avait été chaleureux. Le film de Ridley Scott avait suscité de nombreux éloges, et l’on a rapidement vanté ses qualités visionnaires, son esthétique soignée, ainsi que les nappes sonores restées célèbres de la bande-son atmosphérique signée Vangelis.

Dans le Los Angeles sombre et «nipponisé» de 2019, Rick Deckard (Harrison Ford), le Blade Runner, chassait les Réplicants, ces êtres conçus par la Tyrell Corporation pour intervenir sur les colonies spatiales. Des Punks hérissés de métal évoluaient sous la pluie et les fumerolles. Les disciples de Krishna en toge orange et cheveux rasés arpentaient les rues enfumées. Les animaux avaient disparu de la planète, comme dans le roman de Philip K. Dick Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques? dont était adapté le film.

Une pierre à l’édifice

Mis à part 2001: l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, sorti en 1969, c’était la première fois qu’un film de science-fiction imaginait l’avenir en le prenant réellement au sérieux, tout en y mêlant un traitement visuel inspiré du film noir (dont les canons restent à jamais Le Faucon maltais de Huston, Le Grand Sommeil de Hawks, ou La Soif du mal de Welles). Cette hybridation était quasiment une première au cinéma. Deux ans auparavant, Ridley Scott avait tenté avec succès la même chose en mélangeant le film de SF avec le genre du film d’horreur, ce qui donna Alien. Bref, le Blade Runner de 1982 est devenu une borne incontournable du cinéma, au même titre que le Metropolis de Fritz Lang. Le premier film aura ainsi mis du temps avant de gagner ses galons de film culte, puis de chef-d’œuvre tout court.

Oser réaliser 35 ans après la suite d’un tel film, ayant marqué toute une génération, relevait de la folie pure. Pourtant, un homme a relevé ce défi: le réalisateur québécois Denis Villeneuve. Après IncendiePrisonersSicario et Premier contact, le cinéaste a estimé qu’il avait les épaules pour reprendre à son avantage l’univers de Blade Runner tout en apportant sa propre pierre à l’édifice.

Bien lui en pris. Blade Runner 2049 est une grande réussite. Un film très au-dessus de la mêlée, qui laissera une belle empreinte dans les mémoires des jeunes générations qui vont le découvrir sans avoir pour autant vu le premier film.

Spleen et mélancolie

Car cette suite – qui se situe 30 ans après l’original – fonctionne comme un voyage initiatique. Ryan Gosling incarne avec beaucoup de retenue et une puissance d’évocation certaine un Blade Runner toujours chargé de «retirer» (doux euphémisme pour dire «tuer») les Réplicants de la génération Nexus, qui sont revenus des colonies de l’espace pour se fondre sur la terre. Gosling tient le film sur ses épaules. Il a pour lui un avantage. La quête qu’il entreprend est à la fois une recherche du temps perdu, mais également une chasse à l’identité.

En cela le film de Villeneuve ne déroge pas à la règle littéraire de son illustre prédécesseur. «Il pleure sur mon cœur comme il pleut sur la ville», écrivait Paul Verlaine. Le premier film conservait un fond de mélancolie, une poésie et un spleen baudelairien même, qui se mariait bien avec ses interrogations philosophiques: la réalité est-elle ce qu’elle prétend être? Qu’est-ce qui fait de nous des humains? Dans le premier film, les Réplicants sont appelés des «gueules d’humains» ; dans Blade Runner 2049, on les traite comme des esclaves modernes.

Les avancées de l’enquête de Ryan Gosling, qui porte le nom de K (référence à peine transparente au héros du Procès et du Château), s’apparentent à un cheminement intime et spirituel.

Sur le plan formel, le film de Villeneuve possède une beauté à couper le souffle. Il avance avec la lenteur calculée d’un film de Tarkovski, entre Stalker et Solaris, donnant parfois l’impression de jeter aux oubliettes les nécessités du cinéma hollywoodien contemporain. Sa rapidité, ses scènes d’action explosives…

Bouleversante humanité

Qu’importe! Avec une certaine inconscience, Blade Runner 2049 s’offre le luxe d’être un film d’auteur né dans le giron du blockbuster américain de science-fiction. À ce titre, la séquence de la rencontre à Las Vegas entre le jeune K et le vieux Deckard est un précipité d’émotions contenues. Dans ce vieux casino désert perdu dans une zone interdite, règne une lumière ambrée à la limite du sépia. Des milliers de bouteilles de whisky s’étiolent sur les étagères d’un bar jadis rutilant, en ronce de noyer. La voix de crooner de Sinatra résonne dans une cloche de verre, comme jadis la rose du Petit Prince. Quant au chien du patron, il traîne la patte et lappe du wishky pur malt, en conférant une bouleversante humanité à ce moment hors du temps. Dans ce décor extravagant, où des statues voluptueuses croulent sous la poussière, l’Amérique regarde soudain son glorieux passé décadent. Deckard cite Stevenson et L’île au trésor. Ryan Gosling lui prouve qu’il connaît ses classiques. Les mythes sont là. Mais plus personne n’y prête attention.

À 75 ans, Harrison Ford continue de soigner sa droite et envoie balader le jeune intrus dans les fauteuils de velours rouge d’une salle de concert sous les vocalises langoureuses d’Elvis Presley. Ford est à la fois fort et fragile. Perdu dans ses souvenirs et si vivant sur chaque plan, il émeut à chaque apparition. Lui qui n’a jamais eu d’Oscar pourrait bien récolter une statuette pour ce rôle si touchant.

Quant à Gosling, il enquête comme jadis Humphrey Bogart dans la peau de Sam Spade… Il ne lâche jamais rien, quitte à ne pas en revenir. Ses interrogations sont freudiennes bien sûr. L’ombre de ses souvenirs d’enfance plane au-dessus de lui. S’agit-il de souvenirs implantés, ou bien s’agit-il des siens propres? Il se raccroche à la statuette en bois d’un cheval qu’il a vaillamment défendue étant gosse. Son rêve est récurrent. Retrouvera-t-il son jouet? Quand son portable sonne, on entend la musique du Pierre et le loup de Prokofiev… Même si elle est fausse, Gosling se cramponne à sa part d’enfance comme à une bouée de sauvetage…

Dans son petit appartement de fonction (Dick appelle cela un «conapt»), K entretient une relation amoureuse sidérante avec l’hologramme d’une intelligence artificielle, une I.A. intégrée à son programme domotique, qui lit Feu pâle de Nabokov. Ce qui finira par donner lieu à une scène d’amour aussi belle qu’originale. Du jamais vu au cinéma. Des images qui ravissent les sens autant qu’elles enchantent l’esprit par leur pudeur, mêlée d’audace graphique, qu’elles convoquent.

En sortant du Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, on réalise alors que l’auteur de Sicario a réalisé une réplication du film de Scott en lui donnant une âme: la sienne.

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