Vieille légende bien utile au tourisme local, le monstre du Loch Ness a fait l’objet de moult hypothèses. Une équipe de scientifiques a entrepris de faire le tri en décryptant l’ADN contenu dans le lac.

Sur les eaux brumeuses du loch Ness, une ombre plane. Gigantesque, assurément. Tout au moins dans les esprits. C’est bien pratique, un monstre, pour décourager la curiosité des enfants trop aventureux ou attiser celle des touristes. Mais qui donc se cache dans les tréfonds du loch Ness? Un monstre? Peut-être. À moins qu’il ne s’agisse… d’une anguille.

De toutes les hypothèses échafaudées pour expliquer les étranges apparitions du lac écossais, c’est en tout cas la seule «plausible» aux yeux du Pr Neil Gemmell, chercheur néo-zélandais parti à la poursuite de «Nessie». Ne croyez pas avoir affaire à un doux rêveur ou à un savant fou. Neil Gemmell est un scientifique réputé, mais aussi… très malin!

Ce jeudi à Drumnadrochit, village de la côte est du loch Ness, le généticien présentait les résultats d’une étude menée par une équipe internationale de chercheurs (universités d’Otago, de Canberra, de Copenhague, de Californie, de Higlands and Islands, de Hull, et Laboratoire d’écologie alpine à Grenoble). Il y a un an, l’équipe prélevait des échantillons d’eau sur les rives du lac, puis plus au large en surface et à 50, 100, 150 et 200 mètres de profondeur. De ces 250 échantillons, ils ont extrait 500 millions de séquences d’ADN ensuite comparées à des bases de données recensant les génomes déjà séquencés.

C’est une science jeune que cette «génomique environnementale», et pour qu’elle se développe il aura fallu l’apparition de séquenceurs à haut débit, au milieu des années 2000. Mais elle est pleine de promesses, puisqu’elle permet de dresser la carte quasi exhaustive de tout ce qui vit dans un milieu donné, des bactéries aux vertébrés en passant par les plantes, insectes, poissons… «L’étude de l’ADN environnemental permet de mieux comprendre comment fonctionne un écosystème comme un lac», détaille Pierre Taberlet, fondateur du Laboratoire d’écologie alpine (Leca) à Grenoble, qui a mis au point des méthodes d’amplification d’ADN permettant ce type d’analyses et a participé à l’étude du loch Ness. «Cela permet aussi un meilleur suivi de la biodiversité: nous avons montré que pour étudier les poissons, une campagne de recherche d’ADN environnemental nous en apprend autant que dix ans de pêche électrique.» Suivi de la qualité des eaux, recherche d’ADN ancien, alerte précoce sur l’apparition d’espèces invasives… Les possibilités sont pléthore.

Attrait mondial

«Un inventaire aussi exhaustif de la biodiversité d’un lac, cela n’avait encore jamais été fait, précise Pierre Taberlet. Neil Gemmell m’a contacté parce que notre laboratoire est le seul capable de faire ce genre d’étude à grande échelle.» Parmi près de 3 000 espèces identifiées dans le loch Ness, nulle trace «d’une créature liée» de près ou de loin au plésiosaure, monstre aquatique préhistorique dont d’aucuns voudraient voir dans Nessie le dernier survivant. Pas non plus d’ADN de poisson-chat, d’esturgeon géant ou de requin du Groenland, autres pistes évoquées pour expliquer le mystère. Reste l’anguille, pourquoi pas géante, et dont « une quantité significative d’ADN» a été retrouvée, a expliqué le Pr Gemmell. Ce n’est pas vraiment une surprise: «Les anguilles sont très abondantes dans le loch Ness, et de l’ADN d’anguille a été retrouvé dans presque tous les endroits échantillonnés.» Entre autres surprises, les chercheurs ont débusqué une bactérie plutôt connue dans les eaux salées, ainsi que de l’ADN humain, de chien ou de mouton, ou encore de biche, blaireau, lapin, campagnol…

Bien au-delà de la traque d’un monstre auquel Neil Gemmell admet volontiers «ne pas croire», la communication semble bien l’objet véritable de la traque. Et le loch Ness était, il faut en convenir, un coup de génie! Pour étudier n’importe quel autre lac, l’homme aurait dû batailler dur pour trouver des financements. Brandir Nessie a permis d’alléger la facture, entre scientifiques bénévoles, partenariats avec des entreprises et prêts de matériel… Ce qui fait rêver les foules attire aussi les médias. «L’attrait mondial pour cette légende nous a permis de décrire un processus scientifique et une nouvelle forme d’investigation génétique à des publics auxquels nous n’avons pas accès», a expliqué Neil Gemmell à un étudiant qui, sur Internet, s’émouvait que l’image de l’Université d’Otago ne pâtisse d’une recherche aux airs farfelus.

Le site Internet du projet de recherche prend donc soin de ne surtout pas tuer la légende écossaise. Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux lacs choisis pour prélever des échantillons de contrôle recèlent leurs propres légendes monstrueuses… Quant au loch Ness, la possibilité demeure, nous précise-t-on, que «quelque chose» existe qui ait échappé aux chercheurs. L’échantillonnage a pu être fait «au mauvais endroit, au mauvais moment» ; Nessie pourrait même… avoir un ADN tellement étrange qu’il ne pourrait pas être détecté. «Prouver que quelque chose n’existe pas est presque impossible», indique le site. Ce qui n’empêche pas d’essayer.

Le Pr Neil Gemmell, chercheur néo-zélandais (au centre) lors d’un prélevement d’échantillon d’eau du loch Ness, en 2018.

Sources

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