Quatre ans après l’alerte lancée par la fondation Ellen McArthur, la pollution des océans par le plastique se poursuit. Et malgré de nombreuses lois pour la restreindre, il devrait toujours y avoir plus de déchets que de poissons dans la mer en 2050. Chaque année, plus de 10 millions de tonnes de plastique continuent en effet d’être déversées dans les habitats marins. Un nombre qui pourrait tripler en seulement 20 ans si rien ne change.

Les études se multiplient ces dernières années pour étudier les effets du plastique sur l’environnement, alors que des dizaines de millions de tonnes se retrouvent dans la nature et finissent régulièrement dans les océans. C’est la Fondation Ellen Mac Arthur qui a lancé l’alerte, en 2016. À l’époque, les chercheurs étaient relativement peu écoutés sur le sujet, mais l’enquête publiée par l’association britannique, chantre de l’économie circulaire, a changé la donne.

750 millions de tonnes de plastiques en 2050 

Selon cette étude, depuis la moitié du siècle dernier, l’utilisation du plastique a été multipliée par 20 et est amenée “à doubler encore dans les 20 prochaines années”. En 2016, quelque 72 % des emballages plastiques n’étaient pas collectés de manière efficace au niveau mondial et finissaient dans les écosystèmes marins : environ 8 millions de tonnes par an. Ce qui conduisait la Fondation à prédire qu’à ce rythme, il devrait y avoir plus de plastique que de poissons dans les océans en 2050.

Cinq ans après cette enquête, en dépit de la multiplication de lois sur le recyclage et de restrictions sur l’usage des plastiques à usage unique, la situation n’a pas changé. Bien au contraire. Selon l’ONU, en 2021, ce sont 17 tonnes de plastique qui continuent d’être déversées dans les océans chaque minute ; soit entre 9 et 12 millions de tonnes par an. Actuellement, les océans contiennent plus de 150 millions de tonnes de plastiques. Si rien ne change radicalement, les océans devraient contenir une tonne de plastiques pour trois tonnes de poisson d’ici à 2025. Et, d’ici à 2050, donc, plus de plastiques que de poisson ; avec 750 millions de tonnes de plastiques. Un matériau qui met entre 100 et 400 ans pour disparaître.

Une étude, publiée par The Pew Charitable Trusts et SystemiQ en juillet 2020 (avec le soutien de l’université d’Oxford et de la Fondation Ellen MacArthur) va plus loin en matière de prévisions inquiétantes. Selon elle, la quantité annuelle de matières plastiques déversée dans les océans devrait tripler d’ici 2040. Jusqu’à 29 millions de tonnes de plastique pourraient être déversées dans les océans chaque année dans à peine 20 ans (partout dans le monde), si rien n’est fait pour enrayer la tendance. Autrement dit, “sans mesures immédiates et pérenne” visant à limiter la production et la consommation de plastiques. “Les quantités cumulées de ce matériau pourraient atteindre 600 millions de tonnes en 2040, soit l’équivalent de plus de 3 millions de baleines bleues”, illustrent les ONG. En outre, même si les gouvernements et les entreprises “respectaient toutes leurs promesses de réduire les déchets plastiques”, le “flux” mondial de plastique océanique ne diminuerait que de 7 % d’ici 2040, ce qui serait loin d’être suffisant.

La pollution plastique est partout 

D’où viennent donc tous ces déchets ? 80 % de ceux qui finissent dans l’océan sont produits sur terre. D’abord, les “macroplastiques” qui proviennent des bouteilles d’eau et des sacs d’épicerie. Ensuite, les “microplastiques” ; de petites particules (moins de 5 millimètres) fabriquées telles qu’elles, ou nées de la décomposition des morceaux de plastique plus grands et visibles. Ces microplastiques ne se voient pas à l’oeil nu. Il s’agit notamment des microfibres des vêtements, des microbilles et des granulés de plastique.

Alors que des chercheurs focalisent leur attention sur l’existence de “continents de plastique” bien visibles, d’autres alertent sur le fait que les microplastiques constituent 92 % des débris plastiques à la surface des océans, et sont aussi innombrables dans les fonds marins. Selon une récente étude de la Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO), l’organisme australien pour la recherche scientifique, ce sont ainsi entre 8 et 14 millions de tonnes de microplastiques qui tapissent déjà les fonds marins de la planète, y compris à des endroits reculés. Dans l’océan Arctique, dans les glaces de mer de l’Antarctique et jusque dans la fosse des Mariannes. À des profondeurs allant de 1 655 à 3 062 mètres. Par l’effet des courants océaniques, des mouvements naturels des sédiments, ou en coulant, tout simplement.

“Ces conclusions sont un signal d’alarme. Quand le plastique que nous utilisons dans notre vie quotidienne finit par atteindre ainsi les océans les plus profonds, il est plus urgent que jamais de trouver des moyens de nettoyer nos déchets avant qu’ils n’atteignent l’océan, ou de cesser d’en fabriquer autant. Nous pouvons tous contribuer à réduire les matières plastiques qui se retrouvent dans nos océans en évitant les plastiques à usage unique, en soutenant les industries de recyclage des déchets, et en éliminant nos déchets de manière réfléchie afin qu’ils ne finissent pas dans l’environnement”, note l’organisme de recherche.

Selon le CSIRO, ces microplastiques proviennent notamment de la dégradation de brosses à dents, de briquets et de bouchons de bouteille, emportés par le vent jusque dans les fleuves et les rivières, jusque dans la mer. D’autres études indiquent qu’ils viennent aussi des sacs de course, des bouteilles, des jouets, des emballages alimentaires, des filtres à cigarette, des lunettes de soleil, des seaux, des sièges de toilettes, des biberons, des tuperwares, ou encore des engins de pêche rejetés ou perdus (filets en nylon, lignes en monofilament…). Depuis la pandémie de Covid-19, les masques chirurgicaux à usage unique ont rejoint le groupe. Fabriqués à à partir de polymères non biodégradables, ils sont utilisés à hauteur de 89 millions par mois, constituent 400 tonnes de déchets en  plus par jour, et polluent déjà la plupart des océans du monde. Au format visible comme au format microplastique. Sans “aucune stratégie de recyclage mise en place” dans la plupart des pays du monde, alerte Zero Waste France. “Ce sont des déchets que l’on va sans doute retrouver entiers dans les estomacs des mammifères marins, mais aussi sous forme de micro et de nanoparticules dans les plus petits organismes, comme les crevettes et les moules, qui sont déjà massivement contaminés par le plastique”, déplore Anne-Leila Meistertzheim, spécialiste de la biodégradabilité du plastique en mer et présidente de Plastic@Sea, dans Elle.

En 2050, des océans sans poissons ? 

Pour la vie marine, cette pollution massive et qui semble incontrôlable est évidemment une catastrophe. Proche de l’écocide. Au point que l’on peut se demander si les plastiques ne finiront pas par carrément remplacer les poissons, qui auront, de leur côté, disparu dans 30 ou 40 ans.

Selon l’étude du Pew Charitable Trusts et de SystemiQ, plus de 800 espèces marines sont touchées par la pollution plastique des océans. Des mammifères marins aux tortues de mers, jusqu’aux oiseaux et aux fruits de mer. Un rapport du WWF (Fonds mondial pour la nature) indique de son côté que le plastique est responsable chaque année de “la mort de 100 000 mammifères marins, et d’un million d’oiseaux”. Plus de 270 espèces animales différentes (reptiles, oiseaux, poissons, mammifères) sont notamment victimes d’enchevêtrement dans des déchets plastiques. 240 espèces en ingèrent, ce qui entraîne bien souvent la mort des animaux concernés (1,4 millions d’oiseux et 14 000 mammifères par an), incapables de digérer cette matière. Ce constat alarmant conduit de nombreux scientifiques à parler d’une “6e extinction de masse d’espèces”, qui risque d’être précipitée par la pollution plastique.

Les  microplastiques, de leur côté, constituent une menace encore plus insidieuse. Ces déchets invisibles à l’oeil nu peuvent aussi accumuler des polluants et des toxines à leur surface, qui sont ensuite libérées dans les organismes (des poissons, comme des crustacés ou du zooplancton) après ingestion (jusqu’à se retrouver dans nos propres assiettes, par l’effet de la chaîne alimentaire). “L’impact sur la biodiversité ne se limite pas aux images enchevêtrements et aux ingestions de plastiques. Le risque chimique lié à la pollution par les plastiques mérite une attention sans doute encore plus importante : des effets toxicologiques variables (sur la physiologie, le métabolisme, le comportement et la reproduction) sont constatés en laboratoire sur différents organismes vivants tels que les coraux, les huîtres ou certains types de poissons”, note l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) dans un rapport remis au Sénat en janvier 2021.

Selon l’organisme, les déchets plastiques peuvent également “servir de supports physiques pour des espèces invasives ou pathogènes”. Ainsi, “des travaux récents montrent que des espèces comme les dinoflagellés toxiques ou d’autres pathogènes d’huîtres se fixent sur les plastiques qui les véhiculent et les dispersent dans le milieu marin. En l’état actuel des connaissances, il est donc possible d’affirmer que la pollution plastique fait peser un risque sur la biodiversité.”

Ajoutez à cette pollution plastique une surpêche excessive un peu partout sur le globe, et vous obtenez une baisse problématique de la biodiversité. Qui risque, estiment des chercheurs dans un rapport de la Banque Mondiale, de “compromettre profondément la capacité des océans à se régénérer, si bien que les fruits de mer et certains poissons pourraient complètement disparaître d’ici 50 ans.”

Le poisson sauvage, bientôt un souvenir ? Actuellement, 29 % des espèces de poissons et de crustacés seraient déjà sur le point de disparaître. Et le cercle vicieux risque d’empirer les choses : “la disparition d’une seule espèce accélère le dérèglement de l’ensemble de l’écosystème. À l’inverse, toute espèce qui retrouve un taux normal de reproduction contribue à la santé et à la stabilité des océans, ainsi qu’à leur capacité d’absorber des chocs comme la pollution et le réchauffement du climat. Ce qui signifie  que la baisse de la biodiversité marine risque de réduire la capacité des océans à produire des poissons et des crustacés, à résister au développement de parasites et de certaines algues, ainsi qu’à produire de l’oxygène et à filtrer les substances polluantes”, note le WWF dans son dernier “Rapport sur l’état des océans”.

Et tandis que nos réserves naturelles s’amenuisent, la demande mondiale de poisson devrait augmenter de 40 % d’ici 2030, selon la Food and Agriculture Organization (FAO). Résultat, alors que 3 milliards d’êtres humains dépendent en grande partie des ressources halieutiques pour leur régime alimentaire quotidien, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture estime, sans ambages, que si nous continuons à en pêcher autant, sans stopper la pollution plastique, les océans de la planète seront… vides en 2050. Et si ce n’était pas le cas, les quelques poissons sauvages qui resteraient seraient tout simplement impropres à la consommation à cause des toxines dont leurs tissus seraient imprégnés. Là encore à cause de la pollution.

Stopper la machine plastique

Plus de 220 millions de tonnes de plastique sont produites chaque année. Et si rien ne change, l’industrie du plastique pourrait être responsable du doublement de la pollution plastique des océans. Car la croissance de la consommation de plastique dépasse celle de la capacité de gestion des déchets des pays industrialisés.

“À cause des défaillances systémiques de la filière plastique, il est moins coûteux de rejeter du plastique dans la nature que de le gérer efficacement jusqu’à la fin de sa vie. Bien qu’il existe des initiatives mises en place dans de nombreuses régions pour lutter contre la pollution plastique, elles sont insuffisantes, car l’industrie du plastique actuelle est coincée dans un schéma de pollution de la planète. Sans changement systémique dans le cycle de vie du plastique, la crise actuelle de la pollution plastique risque de devenir incontrôlable”, alerte ainsi le Fonds mondial pour la nature. “Les émissions de dioxyde de carbone résultant de la gestion des déchets plastiques pourraient tripler d’ici 2030, d’autres infrastructures de traitement des déchets restant plus rentables économiquement que le recyclage”, ajoute-t-il.

Pour le WWF, “les pays à revenu élevé ont une part de responsabilité considérable dans cette crise mondiale : ils produisent 10 fois plus de déchets par personne que les pays à faible revenu et exportent entre 10 et 25 % des déchets plastiques”. L’ONG incite les pays riches à développer considérablement leurs systèmes de recyclage et une économie circulaire, afin de parvenir à “zéro déchet plastique dans la nature en 2030” : “nous ne parvenons pas à fermer la boucle du plastique pour 2 raisons : l’industrie du recyclage n’est pas rentable et ne parvient pas à se développer, et les consommateurs disposent d’un choix limité d’alternatives durables au plastique. Actuellement, seuls 20 % des déchets plastiques sont collectés pour être recyclés”.

Mais cette pollution ne concerne pas que les pays “développés” et industrialisés : selon des chercheurs américains, la Chine est responsable de la plus grande pollution plastique des océans par an, avec environ 2,4 millions de tonnes, soit environ 30 % du total mondial, suivie par l’Indonésie, les Philippines, le Vietnam et la Thaïlande. Ainsi, seuls 5 pays seraient responsables de plus de la moitié des déchets plastiques qui finissent par arriver dans les mers et les océans. “Les pays en voie de développement sont particulièrement concernés. La quantité de déchets par habitant y est moins importante que dans les pays développés mais la part des déchets mal gérés est considérable”, constatent-ils. Ce qui conduit l’OPECST a estimer que “la gestion des déchets dans les pays en voie de développement constitue une tâche titanesque à mener, alors que la consommation de plastiques devrait tripler dans ces zones géographiques d’ici à 2050”.

Pour stopper la machine plastique, la solution serait-elle finalement de changer de façon de consommer ?  Notamment en arrêtant d’utiliser des produits jetables ? Pour l’OPECST, la “production exponentielle” de plastique serait ainsi “fortement influencée par les plastiques à usage unique”.

Des lois encore trop timides ? 

Les pays riches se sont saisis du sujet, suite à une “prise de conscience générale”, observe l’OPECST. Ainsi, les lois internationales et étatiques se sont multipliées depuis 2015 pour lutter contre la pollution des océans par les plastiques.

Les conventions de Londres et Marpol interdisent l’immersion de plastiques dans la mer par les navires. La convention de Stockholm a pour but l’élimination progressive des polluants organiques persistants, et la convention de Bâle renforce le contrôle sur les exportations de plastiques contaminés ou en mélange.

Afin de “dépasser le dilemme d’un matériau devenu indispensable dans de nombreux secteurs de l’économie mais ayant des impacts délétères sur l’environnement”, l’Union européenne a de son côté mis en place un plan d’action en faveur de l’économie circulaire en 2015. Puis, en 2018, une stratégie sur les matières plastiques. “Ces textes européens favorisent la réutilisation, le recyclage, la réparation, et la promotion de matériaux plus durables et non toxiques, afin de diminuer la quantité de déchets générés”, analyse l’OPECST.

En outre, la directive européenne du 5 juin 2019 relative à la “réduction de l’incidence sur l’environnement de certains produits plastiques” a accéléré la dynamique, en ciblant les plastiques à usages uniques. À partir du 3 juillet 2021, il sera interdit de mettre sur le marché des cotons-tiges, des couverts, des assiettes, des pailles, des bâtonnets mélangeurs, des tiges de ballons de baudruche, des récipients pour aliments et des récipients pour boissons en polystyrène expansé.

Loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte, loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, loi du 30 octobre 2018 pour “l’équilibre des relations commerciales entre le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable”, loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire : “depuis 10 ans, La France a également pris une série de mesures législatives visant à favoriser la valorisation des déchets plastiques, réduire l’utilisation de plastiques à usage unique et des microplastiques intentionnellement ajoutés, responsabiliser les producteurs, mieux informer les consommateurs et promouvoir le réemploi”, analyse l’OPECST.

Dans le cadre d’une vraie stratégie d’économie circulaire qui irait plus loin qu’un recyclage inefficace, la France espère réduire “significativement le nombre d’emballages à usage unique” d’ici 2025. En interdisant aussi, d’ici là ,le conditionnement dans des emballages en plastique des fruits et légumes, ou encore l’utilisation de contenants alimentaires en matière plastique dans les cantines des établissements scolaires et universitaires. Objectif : “sortir du plastique à usage unique” en 2040. En laissant le temps aux industriels de s’adapter dans leurs activités de production.

Mais pour l’OPECST, ces politiques de réduction des usages des plastiques sont encore “trop timides”, en France comme ailleurs. “Ces mesures sont trop récentes (la plupart ne sont pas encore entrées en vigueur) pour produire des effets et permettre le contrôle de leur efficacité. Par ailleurs, ces interdictions entrainent des substitutions par d’autres matériaux qui peuvent s’avérer contre-productives, voire dangereuses pour l’environnement et la santé humaine. C’est le cas de la vaisselle en plastiques biosourcés ou en bambou, développée par les industriels pour répondre à l’interdiction des couverts, assiettes et gobelets en plastique à usage unique. Enfin, la réduction de la pollution chimique par les microplastiques ne fait actuellement l’objet d’aucune stratégie spécifique”, écrit l’organisme.

En outre, l’OPECST n’hésite pas à considérer que “les principes” même de l’économie circulaire sont “incompatibles avec l’idée d’une augmentation de la consommation de matières premières”. En effet, écrit-il, “cette approche implique aussi une politique plus volontariste de réduction de la consommation et de développement du réemploi et de la réutilisation.” Or, selon la WWF, l’ambition de la France acec ses nouvelles réglementation a été (et continue d’être) “retardée et affaiblie” par le lobby du plastique.

Dans une autre étude, commandée par le Groupe d’experts de haut niveau pour une économie durable de l’océan (l’Ocean Panel), des chercheurs de SystemiQ observent également que “répondre au défi de la pollution océanique a été compliqué par l’asymétrie écrasante de la situation : Lorsque des intérêts privés fonciers fortement protégés entrent en conflit avec l’intérêt d’une ressource commune faiblement défendue comme l’océan, ce dernier perd.”

À noter que, comme le note l’International Solid Waste Association, la pandémie de COVID-19 a “contrecarré les efforts de protection des océan” en “dopant la consommation d’articles” en plastique à usage unique… L’épisode de la crise sanitaire risque-t-il de bloquer durablement le mouvement amorcé en 2015 ?

Le plan de SystemiQ et Pew Charitable pour éradiquer la pollution plastique

Dans son rapport destiné à l’Ocean Panel, SystemiQ constate qu’un “nombre croissant de gouvernements et d’industries prennent des mesures“. Mais que ces mesures, notamment celle destinée à interdire les sacs en plastique, auront un “effet insuffisant” pour en finir avec la pollution plastique des océans. “Les engagements actuels en matière de plastique, sont susceptibles de réduire les fuites annuelles de plastique dans l’océan de seulement 7 % d’ici 2040”, indique ainsi l’organisation à but non-lucratif.

Afin “d’arrêter la fuite de plastiques dans l’océan”, SystemiQ prône la mise en place d’une économie réellement circulaire. Ainsi, outre la réduction des “plastiques inutiles” (via des redevances) et l’élimination “sécurisée” des déchets, l’organisme prône la récupération et le recyclage des matériaux. Notamment “en mettant en oeuvre, à l’échelle internationale, des lois sur la responsabilité élargie des producteurs”. Le défi est “immense au niveau mondial”, indique le cabinet de conseil en durabilité : “seuls 9 % des plastiques jetés depuis 1950 ont été recyclés, 12 % ont été incinérés et 79 % mis dans les décharges ou dans la nature.” Mais pour que le recyclage deviennent “rentable” et donc efficace, “les matériaux recyclés devraient “devenir moins chers que le plastique vierge”, et les entreprises être “tenues responsables de la quantité de plastique qu’elles utilisent et de leur utilisation de contenu recyclé, de conceptions de produits recyclables et de substituts aux plastiques”.

SystemiQ conseille aussi aux pays riches et à leurs entreprises de réaliser “des investissements massifs” dans les “technologies et infrastructures de collecte et de recyclage des déchets dans les pays en voie de développement, où elles sont peu nombreuses”. Enfin, les chercheurs jugent tout aussi nécessaire d’adopter des “pratiques de chimie verte et de nouveaux matériaux”, comme les “vrais biodégradables” (par exemple, les sacs biodégradables sont à base d’amidon de maïs).

Vers une économie circulaire des plastiques ?

Dans leur propre étude, intitulée “Breaking the plastic wave” (“Briser la vague plastique”), SystemiQ et The Pew Charitable Trusts émettent enfin 8 recommandations pour diminuer pour de bon la pollution plastique : arrêter de construire de nouvelles usines de fabrication de plastique (dès maintenant), trouver et développer des “alternatives sans plastique” (papier, matériaux compostables), concevoir les produits et les emballages dans l’optique de leur recyclage, augmenter le taux de collecte des déchets en améliorant les technologies de recyclage, interrompre les exportations de plastique vers les pays ayant “des systèmes de collecte des déchets médiocres”, et développer “des méthodes pour  transformer le plastique usagé en nouveau plastique”, ainsi que “des nouvelles façons d’utiliser ces produits”.

Là encore, la mise en place d’une véritable “économie circulaire des plastiques, dans laquelle presque tout le plastique est réutilisé ou recyclé”, nécessitera, indiquent les chercheurs, de faire en sorte que le plastique recyclé coûte moins cher que le plastique nouvellement produit. Notamment, au niveau des gouvernements, via des “politiques qui créent des incitations pour des modèles commerciaux plus durables”.

Plus que des réglementations visant les plastiques à usage unique, l’idée est donc d’agir directement sur la production de plastique et sur les technologies de recyclage “déjà existantes”, via la R&D. Selon les chercheurs, “si un changement total du système se produisait”, et surtout si “les gouvernements et les entreprises étaient assez courageux pour améliorer les systèmes de collecte des déchets et investir dans la création de matières plastiques plus faciles à recycler”, les déchets plastiques pourraient être réduits de 80 % d’ici 2040. “Nous n’avons pas vraiment pas le choix, sauf si nous voulons vivre sur une planète envahie de plastique. Le recyclage est un élément essentiel de la solution, mais nous devons largement l’améliorer. Les taux de collecte doivent augmenter, étant donné que 2 milliards de personnes n’ont actuellement pas accès aux services de collecte des déchets et que ce nombre passera à quatre milliards dans 20 ans”, notent-ils.

À noter qu’en plus d’améliorer la santé des océans, de telles mesures permettraient aux gouvernements “d’économiser 70 milliards de dollars d’ici 2040 par rapport au statu quo”, de réduire les émissions de gaz à effet de serre annuelles liées aux plastiques de 25 %, et de créer 700 000 emplois. “Il n’existe aucune solution miracle à la pollution des océans. Mais les gens doivent s’unir et faire pression pour que s’opère un changement radical et systémique”, estiment les deux organisations.

Enfin, de telles mesures seraient accompagnées d’actions de dépollution des océans. Car restera aussi l’action, plus terre à terre, à mener sur les déchets pré-existants. Depuis 2020, dans le cadre du Plan biodiversité, le ministère de l’écologie mène par exemple un “programme d’actions zéro plastique en mer (2020-2025)”, avec l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Afin de “mettre fin aux rejets de déchets plastique en mer” et de “réduire l’apport de macro et micro-déchets vers les océans d’ici à 2025”, ce plan décline 35 actions. Au programme : la prévention des pollutions plastiques en amont / à terre, la lutte contre les déchets dans les cours d’eau et les eaux pluviales, la gestion des déchets dans les ports, et la sensibilisation des acteurs publics et économiques, mais aussi des citoyens. Accroître l’éducation des consommateurs permet en effet, selon plusieurs études, de réduire les déchets sauvages, en particulier dans les environnements urbains où il y a souvent de grandes concentrations de déchets plastiques.

Face aux industriels, les low-tech ? 

Dans son rapport destiné au Sénat, l’OPECST partage les mêmes idées. Mais conseille aux acteurs publics de se méfier du poids des industriels, qui risquent de rendre difficile un virage aussi noble.

L’organisme reconnaît d’abord que “la lutte contre les pollutions plastiques implique un bouleversement de nos modes de production et de consommation, et exige de se questionner en profondeur sur un modèle de société de surconsommation fondée sur le jetable et sur la surexploitation des ressources naturelles”. Mais il alerte aussi sur le fait qu’un tel changement de paradigme remettrait en cause “de nombreux intérêts”. En particulier ceux des industriels qui devraient “revoir leur modèle économique”, et ceux des consommateurs qui devraient “modifier leurs habitudes de consommation et renoncer à la facilité apportée par la société du jetable”. Pour éviter de perturber ces intérêts, de nombreux dirigeants politiques pourraient ainsi être tentés de “privilégier des solutions neutres”, donc inefficaces.

L’OPECST alerte ainsi sur le fait que la simple “bonne gestion des déchets” (via le mirage d’une “croissance verte qui éviterait de remettre en cause nos modèles de production et de consommation”) ne “mettrait pas fin à la pollution plastique”. Ainsi, selon l’organisme, “l’argument de la fin de la pollution plastique grâce à une bonne gestion des déchets” est souvent avancé par les fabricants de plastiques eux-mêmes, soucieux de leurs propres intérêts. Si le fait de sensibiliser les citoyens aux gestes de tri, d’interdire les mises en décharge des plastiques et d’améliorer les performances des centres de tri sont “des pistes pertinentes”, elles ne permettront pas de résoudre le problème “si, dans le même temps, la croissance de la consommation de plastiques n’est pas réduite.”

Ainsi, “en dépit des mesures récentes prises par les pouvoirs publics, aussi bien au niveau européen que national, pour augmenter la valorisation matière des déchets, les objectifs annoncés dans ce domaine apparaissent difficilement réalisables (100 % de plastiques recyclés d’ici à 2025 pour le Gouvernement français et 100 % d’emballages plastiques recyclables d’ici à 2030 pour la Commission européenne)”, observe l’OPECST.

Par ailleurs, l’OPECST constate que l’amélioration de la gestion des déchets n’aurait “pas d’influence sur l’une des sources de la pollution plastique : la fuite des microplastiques dans l’environnement au cours de leur production ou de leur utilisation (granulés industriels, microparticules de pneus, fibres synthétiques)”. À noter justement que la majeure partie (80 %) de la pollution microplastique provient des textiles, des pneus et de la poussière des villes. Selon des chercheurs néerlandais, l’usure des pneus représente 5 à 10 % de la quantité totale de déchets plastiques (macro et micro) que l’on retrouve dans nos océans. Et d’après le CSIRO, les industries cosmétiques et textiles, qui utilisent des « microbilles”, des « microexfoliants” et des “microfibres” synthétiques composées de microplastiques, sont à peu près responsables de la même proportion de déchets rejetés en mer.

“Ce ne sont pas les méchants cotons tiges et autres plastiques à usage unique que la commission européenne a décidé d’interdire qui constitue le gros de cette pollution. Cela vient de l’usure des pneus de voitures, de la poussière des villes, de l’érosion du monde, de l’usure de tous les objets qu’on utilise. Même si l’on avait une voiture propre, même si son énergie était propre, même si sa fabrication était propre, et même si la gestion des déchets étaient propres, le simple fait de rouler représente 1/3 des microplastiques primaires qui finissent dans l’océan chaque année. La largeur de votre pneu détermine le taux de pollution océanique que vous créez”, résume Philippe Bihouix, ingénieur et auteur de “L’âge des Low Tech”, dans Thinkerview.

Finalement, pour empêcher le plastique de se retrouver dans nos océans, pourquoi ne pas aller plus loin que la simple remise en cause de nos modes de consommation, en tendant vers les low-tech ? Comme le rappelle Philippe Bihouix, l’idée serait de “rechercher des technologies plus appropriées, et de fabriquer des objets plus robustes, mais aussi réparables, constitués de matériaux simples, faciles à démanteler et recyclables.” Plutôt que de simplement tendre vers l’économie circulaire, il s’agirait ainsi de fabriquer des “biens durables”. Et finalement écologiques. Oui, c’est toujours plus beau de rêver, non ?

Sources

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