Un projet de rapport, dont des extraits ont fuité, dresse un tableau apocalyptique de l’avenir de notre planète.

Des extraits chocs d’un texte brut, sans le filtre du consensus international, qui dressent un portrait apocalyptique de l’avenir de notre planète et des êtres qui la peuplent : l’Agence France Presse a publié mercredi une partie non validée du rapport des experts du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) censé paraître l’an prochain. Y est décrit, selon l’agence de presse, une «  humanité à l’aube de retombées climatiques cataclysmiques », en proie aux pénuries d’eau, aux exodes et à la malnutrition, dans un monde où les espèces s’éteignent massivement… « Le pire est à venir, avec des implications sur la vie de nos enfants et nos petits-enfants bien plus que sur la nôtre », martèle le Giec, qui ajoute que si « la vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes », « l’humanité ne le peut pas ».

Dans ce brouillon, les experts du Giec admettent que même les objectifs fixés par l’accord de Paris en 2015 (qui déterminent les engagements internationaux en matière de transition énergétique) sont insuffisants. L’accord prévoyait en effet de tout faire pour limiter le réchauffement de la planète à +2 °C en moyenne par rapport à l’ère préindustrielle (un objectif dont on est encore très loin), et de tendre si possible vers 1,5 °C. Or selon ce nouveau texte, dépasser le seuil de +1,5 °C aura déjà des « impacts irréversibles pour les systèmes humains et écologiques » : dans les villes, par exemple, 350 millions d’habitants supplémentaires seront exposés aux pénuries d’eau.

À +2 °C, jusqu’à 80 millions de personnes de plus pourraient être menacées de famine d’ici à 2050, en raison du manque d’eau, de la multiplication des événements météos extrêmes – qui vont augmenter la fréquence des mauvaises récoltes – ou encore de la pression sur les terres cultivées liée à la demande croissante en biocarburants. Des centaines de millions d’habitants de villes côtières seront menacés par des vagues-submersion toujours plus fréquentes à cause de la hausse du niveau des mers. Et, à terme, 420 millions de personnes de plus feront face à des « canicules extrêmes ».

Mises en garde

L’homme n’est bien sûr pas la seule victime du réchauffement : « Même à +1,5 °C, les conditions de vie vont changer au-delà de la capacité de certains organismes à s’adapter », souligne le rapport, citant notamment les récifs coralliens. Comme le rappelle toutefois Jean-Pierre Gattuso, océanographe directeur de recherche au CNRS, se limiter à ce seuil « n’a jamais été suffisant. Il est le résultat d’un compromis, et du principe de réalisme. Bien sûr que même à +1,5 °C il y aura des dommages, c’est pourquoi l’accord de Paris comporte tout un volet adaptation aux changements qui sont inéluctables. » Henri Waisman, chercheur au sein du programme Climat de l’Iddri, estime aussi qu’il n’y a dans ces prédictions du Giec « rien de fondamentalement nouveau. Il s’agit surtout d’une consolidation des connaissances portant sur l’ensemble de la littérature scientifique. On sait déjà que chaque dixième de degré compte et peut avoir des effets dramatiques sur les écosystèmes ».

Même à +1,5°C, les conditions de vie vont changer au-delà de la capacité de certains organismes à s’adapter

Extrait d’un rapport non-publié du Giec

Ces mises en garde, qui n’auraient donc pas dû être publiées, figurent dans le projet de rapport d’un des trois groupes de travail du Giec, dont les milliers de pages de travaux seront officiellement rendues publiques à partir de cet été. La synthèse de ce sixième rapport d’évaluation (AR6), auquel collaborent plus de 700 chercheurs, ne sortira pas avant septembre 2022… Autant dire que le processus est loin d’être abouti.

Le Giec n’a pas souhaité commenter la publication de ce brouillon, tout comme les scientifiques participant à l’élaboration du rapport, certains déplorant tout de même une fuite irrespectueuse vis-à-vis d’un travail long et complexe. «C’est déloyal, et ce document provisoire n’a aucune valeur tant qu’il n’est pas approuvé par les auteurs et les 195 gouvernements du Giec, estime Jean-Pierre Gattuso, qui a participé à l’écriture du précédent rapport, en 2014. Évidemment, l’essentiel de ce qui est dit y restera, mais le rapport ne présente certainement pas les choses de manière aussi catastrophique, car on compare toujours au moins deux scénarios, un pessimiste et un compatible avec l’accord de Paris, de façon à montrer que, si on agit, on peut minimiser les risques. » Henri Waisman rappelle pour sa part que le processus de production des rapports du Giec est minutieux, chaque mot pesé, et la communication se fait « sur l’ensemble des messages, les problèmes comme les solutions. Là, nous n’avons qu’un extrait alarmiste de l’analyse sur les impacts et la vulnérabilité, une partie sortie de son contexte de façon artificielle, avec le risque que cela soit contreproductif, car un peu décourageant. »

Quoi qu’il en soit, cette publication sonne comme un retentissant rappel à l’ordre à l’heure où les négociations internationales sur le climat reprennent poussivement. Les discussions préparatoires à la COP26, qui se tiendra à Glasgow à l’automne, se sont en effet achevées la semaine dernière sans grandes avancées.

Sources

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