La NASA a du se résigner à suspendre toutes les sorties de routine de ses astronautes jusqu’à nouvel ordre, en attendant d’en savoir plus sur nouvelle fuite de liquide survenue en pleine sortie en mars dernier.

C’est officiel : à contrecœur, la NASA a été forcée d’annoncer la suspension des sorties extravéhiculaires de routine pour tous ses astronautes pour plusieurs mois au moins. La raison invoquée : elle ne peut désormais plus faire confiance à ses combinaisons, après plusieurs incidents critiques dont certains ont mis la vie des astronautes en péril.

Dans l’immédiat, cela signifie que toutes les sorties extravéhiculaires (EVA) qui ne sont pas considérées comme absolument indispensables seront repoussées indéfiniment. Les astronautes américains ne sortiront donc que si la Station Spatiale Internationale a un besoin urgent de réparation; à moins d’une mission prioritaire, plus question de mettre un pied en dehors de la station jusqu’à nouvel ordre.

Jusqu’à ce que nous comprenions mieux ce qui s’est passé lors de la dernière EVA, nous ne sortirons plus“, affirme Dana Weigel, l’une des responsables qui participent à la gestion de la station citée par Space.com. Cette pause devrait durer au moins jusqu’en juillet prochain. C’est à cette date que les combinaisons défaillantes ou suspectes seront rapatriées sur Terre pour être analysées. À partir de là, il faudra vraisemblablement patienter quelques semaines le temps de déterminer avec certitude l’origine de la panne.

Une nouvelle fuite de liquide qui réveille un vieux traumatisme

Cette décision est directement liée à une série de dysfonctionnements qui ont donné des sueurs froides aux équipes de la NASA, à commencer par les astronautes concernés. Le dernier incident de ce type est survenu le 23 mars dernier, et c’est l’astronaute allemand de l’ESA Matthias Maurer qui en a fait les frais.

Au cours de sa sortie, le système de régulation de la température de sa combinaison EMU (Extravehicular Mobility Unit) a flanché. L’intéressé s’est donc retrouvé avec une fuite de liquide dans son casque hermétique; une situation bien évidemment critique dans le vide de l’espace. Cela représente un danger direct pour l’astronaute, livré à lui-même et enfermé dans un bocal qui se remplissait progressivement. Ce liquide aurait également pu s’infiltrer dans d’autres sous-systèmes; une situation susceptible de provoquer une panne dramatique des communications ou du système de recyclage de l’oxygène, avec toutes les conséquences que cela implique.

Et il ne s’agit malheureusement pas d’un incident isolé. En 2013, c’est l’italien Luca Parmitano qui s’est retrouvé dans la même situation, d’ailleurs capturée en vidéo. “Ma tête est très humide, et j’ai l’impression que ça empire”, a-t-il commencé par déclarer à l’équipe de contrôle 400 kilomètres plus bas, visiblement pas rassuré.

Un témoignage glaçant qui a pris la NASA au dépourvu; après quelques vérifications et échanges de regards aussi inquiets que perplexes, les responsables ont fini par interrompre la mission en urgence. Et bien leur en a pris. Heureusement que l’astronaute a su garder son calme, car la situation aurait aisément pu connaître une issue dramatique.

Une enquête en juillet prochain

Même si le souci reste rare, c’est tout de même une préoccupation de premier plan pour la NASA à cause du milieu impitoyable où évoluent les astronautes. “De tous les problèmes que nous avons rencontrés en EVA jusqu’à aujourd’hui, c’est probablement le plus sérieux”, affirmait Chris Hansen, responsable de la cellule d’investigation qui a géré le cas de Parmitano à l’époque. “Je n’ai pas connaissance d’un autre dysfonctionnement qui représenterait un tel danger”.

À l’époque, la NASA avait aussi décidé d’interrompre les sorties le temps que les enquêteurs puissent faire la lumière sur cette affaire. Au terme de leur investigation, ces derniers ont déterminé que la fuite était associée à un filtre bouché par de la silice. Suite à un dysfonctionnement d’un centre de traitement de l’eau au Johnson Space Center (JSC) de la NASA à Houston, ce contaminant se serait introduit dans le fluide de refroidissement qui circule dans toute la combinaison pour empêcher l’astronaute de finir rôti par le soleil.

L’analyse prévue en juillet prochain permettra de déterminer si c’était à nouveau le cas pour la mésaventure de Matthias Maurer. “Nous chercherons tout signe évident de contamination, d’altération, ou de quoi que ce soit d’autre”, explique Dana Weigel, responsable de programme au JSC. D’ici là, la NASA va envoyer une cargaison de plaques absorbantes pour limiter le risque lors des missions indispensables. Mais cela revient à traiter une grosse plaie ouverte avec un vulgaire sparadrap; cette contre-mesure ne permettra pas de régler le fond du problème, et la NASA en est bien consciente.

Des antiquités qu’il est grand temps de remiser

Le souci, c’est que ces combinaisons sont de véritables antiquités. Le design global de ces EMUs date en effet de 1983, soit il y a presque 40 ans ! Ces combinaisons ont certes été mises à jour en 2002, mais la conclusion reste la même. La NASA a absolument besoin de rafraîchir sa garde-robe. Et lorsqu’on intègre ces dysfonctionnements à l’équation, cela commence même à ressembler à une urgence absolue. “Le plan est de continuer à utiliser ces EMUs jusqu’en 2028; mais cela devient de plus en plus évident que leur durée de vie effective est limitée“, concédait un rapport de la NASA publié en janvier.

La NASA y travaille d’ailleurs depuis plusieurs années. Elle a déjà présenté ses plans pour la nouvelle génération de combinaisons, baptisée xEMU. Elle a même des projets encore plus impressionnants sur le long terme. L’agence a par exemple dévoilé un projet de scanner qui permettrait de produire des combinaisons sur mesure et à la demande grâce à l’impression 3D.

Mais c’est une chose de présenter des concepts alléchants, c’en est une autre de passer à la phase concrète. Et pour l’instant, ces combinaisons de nouvelle génération semblent encore loin de voir le jour. Et pour cause : la conception de tels bijoux de technologie est un sacré défi d’ingénierie.

Un énorme casse-tête et un timing serré

Car en substance, une combinaison de ce genre n’est ni plus ni moins qu’un véritable vaisseau spatial à taille et à forme humaine. Mais contrairement à une structure comme l’ISS, les EMUs doivent être flexibles et légères. Autrement, elles ne permettront pas aux astronautes de se déplacer correctement. Or, assurer l’étanchéité et l’isolation thermique des astronautes tout en conservant la mobilité de ces pièces savamment articulées est extrêmement difficile.

Ces contraintes techniques mettent une pression considérable sur la NASA. Après tout, elle peut difficilement envisager de renvoyer des astronautes à la conquête de la Lune dans le même attirail qu’il à l’époque; ces combinaisons ne sont tout simplement pas suffisamment mobiles et bien équipées pour Artemis 3. Il s’agira d’ une mission bien plus complexe que celles qui ont été attribuées à Armstrong et consorts.

Or, la date butoir approche à grands pas. Contrairement au programme xEMU qui semble piétiner alors qu’il a déjà englouti près de 500 millions de dollars. C’est déjà pour cette raison que la NASA avait annoncé un premier report d’Artemis 3 de 2024 à 2025. En l’état la NASA prévoit de finaliser ses xEMUs pour 2025 “au plus tôt”. Une date qui semble  très, voire trop ambitieuse pour être respectée si l’on se base sur les antécédents du programme. Le virage s’annonce donc serré…

Il est n’est donc pas exclu que l’agence soit forcée de repousser l’échéance une fois de plus. Rappelons que la NASA mise désormais sur un départ en 2026. Un nouveau report qui fait suite aux retards générés par les coups de boutoir judiciaires de Blue Origin; la firme de Jeff Bezos avait paralysé le programme pendant plusieurs semaines avec ses réclamations dans le cadre de la fameuse “affaire HLS”. 

Trop juste pour Artemis 3 ?

Pour éviter un nouveau délai, l’agence va devoir accélérer considérablement sur le développement de ces combinaisons. Autrement, elle n’aura même pas le temps de les tester en amont. Elle a déjà pris une décision importante dans ce sens. L’année dernière, elle a lancé un appel d’offres à destination du secteur privé. L’objectif : trouver des partenaires susceptibles de développer les sous-systèmes de la combinaison. Il s’agira par exemple des systèmes de régulation de la température et de la pression, du recyclage de l’oxygène…

Mais si le programme fait effectivement du sur place, elle pourrait aussi être tentée de sous-traiter l’intégralité de la combinaison. Une approche qui semble en tout cas plaire à Elon Musk, sans surprise. Le milliardaire avait suggéré sur Twitter que SpaceX pourrait s’en charger. L’idée n’est d’ailleurs pas si saugrenue puisque SpaceX fait déjà partie intégrante du programme. En effet, c’est elle qui se chargera de construire l’Human Landing System. Il s’agit de l’alunisseur qui déposera les astronautes d’Artemis 3 sur notre satellite.

Mais que la NASA sous-traite la production ou non, la conclusion reste la même. Il y a désormais urgence à mettre les EMUs actuelles au placard une bonne fois pour toutes. Et quelle que soit la voie empruntée, il est fondamental pour l’agence d’y parvenir le plus vite possible. Il sera donc intéressant de suivre les conclusions de la commission d’enquête cet été. Car même si aucun astronaute n’a été blessé pour l’instant, c’est évidemment une possibilité qui doit être écartée à tout prix. Pour la sécurité les astronautes d’Artemis 3, mais aussi de ceux qui risquent leur vie aujourd’hui à bord de l’ISS.

Sources

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